On pense que ce sont souvent des ingrats et encore plus grave quand ce sont des hommes mariés et pères de famille ; malheureusement c’est souvent qu’ils sont morts et que les autorités du pays n’ont pas averti les familles, ce qui était courant dans un Uruguay en guerre avec des centaines d’émigrants sans papiers.
Dans les trois cas dont je vais parler, deux sont identiques deux Basques Jean Ithurralde de Saint-Etienne de Baïgorry et François Dublanc d’Amorots-Succos.
Tous deux ont émigré avant 1850, ils ne savaient pas écrire, ils ne parlaient que basque mais ce n’était pas un obstacle car les nouvelles arrivaient par d’autres canaux.
La presse uruguayenne annonçait le nom et la provenance des bateaux qui arriveraient dans la semaine. Avec le bouche à oreille, tous les émigrants qui le pouvaient se rendaient au port et comme entre 1840 et 1850 les bateaux déversaient des flopées de jeunes Basques sur les quais de Montevideo, on apprenait que le père, le cousin, le voisin était mort que la plus belle fille du village s’était mariée…
Dans l’autre sens, un écrivain public racontait : « Ici en Uruguay tout va bien, j’ai retrouvé des copains du village, on travaille dur mais on gagne plus qu’au pays …avec toujours un mot de respect pour le père et de tendresse pour la mère. On était pudique jamais on ne se plaignait, avouer que l’on était malheureux était une faiblesse, admettre que l’on avait fait le mauvais choix.
J’ai lu de nombreuses lettres, la plus émouvante disait : « Ici je suis bien mais, Père, n’envoyez pas mes jeunes frères ! »
François Dublanc
François Dublanc est né le 9 novembre 1811 à Amorots Succos, fils de Jean Dublanc et de Marie Setxe ; maîtres de Bentaberry.
François est le dernier d’une fratrie de 7 enfants.
En 1835, il épouse Gratianne Arrayet à Amorots-Succos :
- l’époux François Dublanc, 23 ans, maçon ;
- l’épouse Gratianne Arrayet, 22ans, née de Marie Arrayet et de père inconnu
Très vite, les enfants naissent :
- Gratianne en 1833 reconnué lors du mariage ;
- Nicolas en 1835 ;
- Jean en 1837 ;
- Gracieuse dite Catiche après le départ du père.
Nous sommes en 1838, pour François Dublanc et Gratianne, la vie est difficile avec 3 enfants et un salaire de maçon ; les agents de recrutement pour l’immigration parcourent les marchés, les cafés et même la sortie des offices religieux et François prend la décision : il partira. Ainsi il pourra envoyer de l’argent à sa famille qui le rejoindra plus tard.
Muni d’un passeport pris en juin 1838, il rejoint Bayonne et s’embarque vers l’Amérique, il ne sait pas exactement quel pays mais il gagnera de l‘argent !
En 1839, François Dublanc s’immatricule au consulat de Montevideo, né en 1812 (hic) à Amorots, maçon.
Sa famille n’aura jamais de ses nouvelles, comme il n’y a pas d’acte de décès, Gratianne, son épouse, ne peut pas se remarier et ses enfants doivent eux aussi avoir une autorisation spéciale. Lors de son mariage en 1871, Nicolas Dublanc déclare que son père n’a pas donné de nouvelles depuis 32 ans. En 1875, Gracieuse la dernière fille signale 36 ans de silence paternel, c’est à dire depuis 1839 !
« En 1839 la Guerra Grande éclate, entre 1839 et 1851 l’Uruguay est un champ de bataille.
Juan Manuel de Rosas, va bloquer le port de Montevideo et le général Jean Chrysostome Thiébault crée la légion française de combattants.
Il faudra chercher sur les listes des volontaires français qui l’ont accompagné.
Aux listes de la légion de combattants de 1847, il y a un François Dublanc, sergent.
Je ne peux pas assurer qu’il s’agisse de lui mais il est bien probable par l’année de son arrivée et l’engagement avec l’esprit des Français de Montevideo.
Il est né en 1811 donc en 1847, François Du Blanq était âgé de 36 ans s’il a survécu à la guerra Grande, combien d’années de plus il a vécu ? »
Myriam Managau, membre de l’AFUB
J’ajouterai que Jean-Baptiste De Brie, frère de François de Brie, agent d’émigration domicilié à Ispoure, a créé un Bataillon de Basques à partir de 1841. Un troisième frère Hippolyte de Brie a été tué d’un boulet de canon pendant ces hostilités.
Je ne vois pas François Dublanc dans les morts mais les blessés vivaient rarement, il n’y avait pas la pénicilline !
Il y a une probabilité que François Dublanc soit mort en Uruguay de suites de guerre mais ce n’est qu’une probabilité !
Avec l’aimable collaboration de Jean Braud
Pierre Ithurralde
Pierre Ithurralde est né en 1807 dans la maison Ithurralde du quartier Guermiette de Saint-Étienne-de-Baïgorry ; c’est une maison enfançonne de bon niveau économique. Il est le fils de Michel Ithurralde et Dominique Apesteguy propriétaires.
Le 11 février 1833, il épouse Marie Çuburu née en 1807, fille de Cristobal Çuburu et de Marie Çuburu, maîtres de la maison Antonena de Guermiette.
Marie leur première fille naît en 1833, Cristobal en 1835 qui décède à un mois et Egnaut en 1837 ne vit que quelques mois.
Quatre ans après son mariage, alors qu’il est père pour la troisième fois, Pierre Ithurralde disparaît.
Quelles raisons l’ont poussé a quitter un vie confortable du point du vue matériel pour aller recommencer, partir de zéro à l’autre bout du monde ?
Nul ne sait si l’épouse abandonnée et le reste de la famille connaissaient les raisons de cette fuite et pour quels motifs il avait disparu.
Dans les différents documents on le dit parti « en Amérique ».
C’est grand l’Amérique ! La famille n’a certainement jamais su la destination exacte.
Plus tard on apprendra qu’il était parti à Montevideo ; le 23 août 1838, il se présente au Consulat pour immatriculation.
A la même époque d’autres familles se sont trouvées dans le même cas :
Jean Çuburu, locataire de de la Maison Matchy de St Etienne-de-Baïgorry a abandonné son épouse Françoise Jaxaldebéhere et le 30 septembre 1839 il s’enregistre aiu Consulat de Montevideo.
La situation économique des deux hommes étaient différentes Pierre Ithurralde était propriétaire tandis que Jean Çuburu était locataire et sa fille Etiennette journalière.
Comme dans la famille Dublanc, quand Marie Ithurralde, sa fille, a voulu se marier et que sa mère a décidé de lui donner la maison Antonena en héritage, cela fut imposible car une femme ne pouvait pas signer des actes notariés sans l’autorisation de son époux !
Il a fallu se rendre auprès du Tribunal de Première Instance et la justice a délibéré ainsi :
« Considérant que Pierre Ithurralde, absent de son domicile depuis de longues années ne peut donner a (…) sa femme l’autorisation qui lui est nécessaire pour l’établissement de sa fille et pour gérer et administrer ses biens ; que par suite cette autorisation doit lui être donné par la Justice. Par ses motifs le Tribunal autorise Marie Çuburu, femme Ithurralde, à administrer ses biens tant activement que passivement, l’autorise spécialement à faire à sa fille Marie Ithurralde donation de la quantité disponible de ses biens, et à cet effet à disposer dans tous contrats ou tous autres actes quelconques ».
Pour Çuburu ce fut plus simple car il n’y avait pas de transmission de biens, on se contenta de réunir quatre voisins chez le Juge de paix qui jurèrent sous serment que Jean Çuburu étant absent de Baïgorry depuis plus de 4 ans.
Et pendant qu’à Baïgorry, on essayait de trouver une solution pour la donation et le mariage de Marie Ithurralde, le Curé recteur de la Cathédrale de Montevideo écrivait :
« Le dix-neuvième jour du mois d’avril mil huit cent soixante-trois, moi, soussigné Curé Recteur de cette Église Mère, je donnai sépulture ecclésiastique au cadavre de Pierre Ithurralde, français, de l’âge de cinquante-cinq ans, marié avec Marie Soubouro. Il mourut hier de mort naturelle. »
Ceci est une traduction faite par les autorités françaises mais dans l’acte original du Quinceavo Libro de Difuntos de la Catedral de Montevideo est écrit Pierre había muerto ”por enfermedad”.
Si cet acte était parvenu en France, l’épouse abandonnée aurait pu se remarier !
NB. Aujourd’hui en consultant les registres du Bataillon des Basques pendant la Guerra Grande, Marcos Cantera vient de trouver le nom de Pierre Ithurralde dans ce bataillon en 1847.
Recherches faites par Marcos Cantera « La maison Ithurralde » 2022
Jean Bidot-Naude
Nous changeons de lieu, le Béarn, et de siècle, le XVIII ème.
Faire son testament, régler ses affaires, comme on disait, était un devoir que devait accomplir chaque personne malade ou vieillissante ; c’était un acte qui évitait toute dispute pouvant fractionner une famille. Au XIX ème siècle, la cohésion de la famille avait une valeur primordiale.
Certainement bien avant son décès Jean Bidot-Naude, bourgeois de Pontacq, né en 1730, décédé en 1820 à 91 ans, a entrepris la rédaction de son testament.
Brouillon retrouvé dans la famille presque deux siècles après ; chez Bidot-Naude on gardait tout.
« J’ai eu divers enfants dont quatre sont encore en vie, Jean l’aîné, négociant à Bordeaux, Pierre le second héritier universel de la maison Naude et un troisième fils Jean-Pierre que j’avais envoyé à Bordeaux pour y apprendre le commerce et qui de là passa en Guadeloupe. On n’a pas de nouvelles bien assurées pour savoir s’il est mort ou en vie, s’il est en vie, il aura sa portion de légitime comme ses sœurs… »
Qui est ce patriarche ?

Jean Bidot-Naude est né le 30 janvier 1730, sous l’Ancien régime, la famille est aisée autant du côté paternel que maternel, ils ont des terres, des héritages de la famille Baillères de Genève et ce sont surtout des commerçants habitués aux lettres de change, aux grandes foires de Toulouse ou Orthez mais aussi à un certain luxe, on achète du vin d’Espagne et du Muscat, du fromage, des tissus d’indienne, des dentelles, deux servantes et deux pasteurs (bergers) sont à leur service.
Les filles il les a bien mariées, seuls les trois fils ont une vraie importance pour lui ; mais il se trompe dans l’ordre de naissance ! Il a eu « divers » enfants ! Combien ?
L’aîné, Jean, né en 1767 est parti vers 13-14 ans apprendre le commerce à Bordeaux, il y excelle, en 1803 il part à Hambourg, en 1804 à Saint Gall en Suisse mais c’est surtout avec les Antilles qu’il traitera. En 1793, il épouse une mulâtresse Rose-Marie née Souars, reconnue par un négociant armateur bordelais Jean Belso et héritière du château et des vignobles Loupiac-Gaudiet.
Jean fils, est décédé à 53 ans en 1820 la même année que son père.
Le second Pierre Bidot-Naude, né en 1777, reste à Pontacq où il hérite de la maison et des terres ; pour se faire remplacer pour le service militaire il invoque qu’il ne peut quitter sa maison car il est à la tête d’un important domaine.
Et le disparu !
Le troisième Jean-Pierre Bidot-Naude, né en 1770, lui aussi est destiné au commerce, il est parti étudier à Bordeaux.
Bordeaux se classe au premier rang des ports importateurs de produits coloniaux de Saint-Domingue et des Antilles.
Quand son père rédige son testament certainement vers 80 ans aux alentours de 1810, son fils Jean-Pierre était mort depuis près de 10 ans.
Jean-Pierre est décédé à Saint-François de Guadeloupe le 27 floréal an X (17 mai 1802) à 32 ans. Il était sur l ïle depuis moins de 3 mois.
J’ai appris son décès en 2020 ! grâce à une dame membre de Geneanet qui m’a gentiment envoyé l’acte.
NB : Dans le testament ouvert en 1820 au décès du père, on ne parlait plus du fils disparu !
