Choisir l’émigration

Auteur : Raymond Madaune, décédé

Issu d’une famille franco-chilienne, Raymond Madaune était un homme courtois, affable et très cultivé avec qui j’ai aimé collaborer.

Voici son opinion sur l’émigration et un document sur les conditions de voyage et d’accueil au Chili en 1892.

Il ne faudrait tout de même pas se faire à l’idée que la majorité de ces émigrants étaient des « accidentés de la vie ». Pour beaucoup, tenter l’aventure des Amériques était un acte positif, un geste « viril » de prise en main de leur destin, même si parfois (à 20 ans on n’a pas envie de perdre 5 ans dans les armées de l’Empereur des Français – si on a tiré le mauvais numéro !) un peu de système D s’imposait. Cela n’en faisait pas pour autant de mauvaises gens, ni des fuyards.

En cette partie du XIXème siècle, les Amériques avaient besoin de cadres, dans tous les domaines, et de main d’œuvre expérimentée. L’Europe leur fournissait des volontaires bien décidés à réussir.

Aux Amériques, on avait hâte de les voir arriver.

D’ailleurs, même des familles dont la situation en France était très convenable ont répondu à l’appel des sirènes. Dans la viticulture, par exemple, la plupart des grandes « caves » (réputées) du Chili appartiennent encore à des familles françaises définitivement intégrées à « la sociedad », « le monde » comme on disait alors à Paris. Beaucoup de noms français figurent aujourd’hui au sein des classes dirigeantes du pays et parmi les sommités du monde scientifique, artistique, intellectuel…

C’est ainsi que sortie d’Hasparren une famille de tanneurs et de cordonniers qui souhaitaient tenter ailleurs une industrialisation de leur métier qui tardait à se faire chez eux a concrétisé son projet au Chili. Un journal de Santiago rappelait récemment que c’est grâce à eux que le Chili put vendre aux USA la majorité des « rangers » qui chaussèrent leurs soldats de la guerre de 14/18 en Europe et contribua au développement industriel du pays.

Sur cette note optimiste pour nos « descendants » de là-bas, je vous joins un petit fichier dont j’ai déniché les éléments aux archives de la Gironde, au cas où cela intéresserait quelqu’un.

TRANSCRIPTION (1)

Bordeaux, le 6 août 1892

« J’ai l’honneur de vous faire connaître que le gouvernement du Chili vient de donner des instructions à son représentant en France pour l’immigration, M. Gandarillas, 8, rue Son-Tay, Paris (Passy), pour l’envoi de cultivateurs dans cette colonie.

Les conditions du passage sont les suivantes pour les colons :

  1. Concession de 40 hectares de terre au chef de famille et 20 hectares par enfant âgé de plus de 12 ans
  2. Débarquement et logement gratuits au Chili pour les émigrants jusqu’à la mise en possession du lot de terre accordé.
  3. Pension mensuelle de 15 piastres par famille pendant une année à partir du jour de l’installation.
  4. Il est accordé à chaque famille une paire de bœufs, 150 planches, 23 kilos de clous, le tout évalué au prix courant.

Les émigrants de leur côté s’engagent à payer le prix de leur voyage et celui de leur famille jusqu’au Chili.

Le prix de Bordeaux à Valparaiso ou à Talcahuano coûte : 250 francs par adulte ; 125 francs pour les enfants de 12 à 8 ans ; 62,50 francs pour les enfants de 8 à 3 ans ; un enfant de moins de 3 ans par famille est transporté gratuitement.

Les émigrants s’engagent

  • à s’établir avec leur famille au moins pendant cinq ans sur la concession qui leur sera accordée et à s’y livrer au travail de la terre.
  • à rendre sans intérêts toutes les sommes avancées en argent ou en nature dont il est parlé aux paragraphes 3 et 4 et à partir de la 3ème année d’exploitation.
  • défense est faite de vendre les animaux ni de les louer avant d’en avoir acquitté la valeur.

Emigrants libres :

  • libres les individus non agriculteurs et pouvant trouver des emplois au Chili, tels que : manœuvres, terrassiers, menuisiers, charpentiers, serruriers, maçons, peintres, vignerons, fermiers, ouvriers des manufactures, cordonniers, coiffeurs, pâtissiers, gouvernantes, couturières, etc.

Les émigrants libres paieront le prix du passage 250 francs de Bordeaux à Valparaiso ou à Talcahuano.

Faculté est laissée à l’Agent général du Chili à Paris d’accorder une réduction de 125 francs par place sur le prix du passage aux artisans et aux agriculteurs présentant de bons certificats.

Les émigrants ont droit au transport gratuit de 100 kilos de bagages de Bordeaux au Chili et jusqu’à destination sur les chemins de fer de l’état chilien.

Les agents chargés de cette émigration sont en France M. Charles Colson et Cie à Bordeaux, Rommel, agent à Bâle (Suisse).

La Compagnie qui transportera les émigrants est la Compagnie Anglaise du Pacifique.

Cette émigration a déjà existé de 1884 à 1888. Elle doit commencer en Septembre prochain.

Le Commissaire à l’émigration »

Les émigrants

A cette époque, c’est la police des Chemins de Fer qui tenait le rôle de notre actuelle Police de l’Air et des Frontières, et qui était en charge des questions d’immigration et d’émigration. Bordeaux était, avec Nantes, un important centre de regroupement de candidats à l’émigration vers les Amériques, natifs de Pologne, de Russie, de Grèce, d’Allemagne, d’Italie. Les contingents français étaient surtout originaires d’Alsace, du Pays Basque et du Béarn. Il s’agissait surtout d’une émigration à motif économique ; certains pays sud-américains offrant des primes alléchantes aux immigrants, constituées de terres, bétail, équipements de base, outillage et crédits. Le voyage leur était facilité mais dans des conditions de confort et de surpeuplement des navires parfois odieuses.

Les bateaux

Ci-dessous un extrait d’un rapport du même commissaire au Préfet de la Gironde (1)

Commissariat spécial de la police des Chemins de fer à M. le Préfet de la Gironde

« La Compagnie des Messageries Maritimes assure la ligne Bordeaux-La Plata, avec escales à Lisbonne, Dakar, Rio de Janeiro, Montevideo, Buenos-Aires.

Direction Générale : Marseille, quai de la Joliette n°2.

Administration : Paris, rue Vignon.

Six vapeurs assurent la ligne :

  • « Gironde » jaugeant 2064,35 tonneaux
  • « Congo » jaugeant 2444,21 tonneaux
  • « Equateur » jaugeant 2487,09 tonneaux
  • « Orénoque » jaugeant 2484,30 tonneaux
  • « Niger » jaugeant 2357,40 tonneaux
  • « Sénégal » jaugeant 2373,17 tonneaux

A cette date le Niger et le Sénégal sont en cale à Bordeaux. »

Le rapport rend ensuite compte des équipements de ces navires et des conditions matérielles dans lesquelles voyagent les émigrants dans les 5 entreponts et dans les deux faux-ponts équipés de couchettes.

« Je précise, ajoute le Commissaire, à propos du « Niger », que l’espace logeable disponible permet le transport de 342 passagers seulement (1,30 m3 par personne) au lieu des 396 habituellement embarqués. »

Le trousseau de l’émigrant

Pour compléter l’histoire du départ voici le trousseau de Julien Larrouy de Lucq de Béarn, établi par son père en 1857 lors de son départ vers le Mexique. (2)

1 malle à clef, 8 draps de lit, 12 serviettes, 6 essuies mains, 24 chemises, 24 mouchoirs de poche, 20 paires de bas, 1 gilet tricoté, 2 caleçons, 4 bonnets de nuit, 9 pantalons, 8 gilets, 10 cravates, 5 paires de guêtres, 4 vestes, 2 blousons, 4 petites serviettes pour la barbe, 5 paires de souliers et 2 paires de pantoufles, 3 brosses pour divers usages, 1 peigne, 2 rasoirs, boîte et répassoir, 1 livre (combat spirituel), 1 corne pour soulier, 2 savonnettes, 1 encrier, 1 petite boîte, 1 petit miroir, 1 couteau, 1 étui, 1 chapelet, 3 chapeaux et 1casquette, 1 portefeuille avec ses papiers, 2 paquets cousus et 1 paire de pantoufles pour remettre à Auguste Mulez à Mexico, un autre paquet renfermant graisse et salé (boîte en fer blanc) pour remettre à Bergerot à Vera Cruz, un autre pour Alexandre Ribère à Vera Cruz, 1 sac de nuit à clef qui ferme divers objets.

(1) Lettre d’un Commissaire à l’émigration au préfet de la Gironde sur les conditions proposées aux immigrants par le Chili. AD33 – 6M – 998

(2) Relevés Peyrusaubes aux Archives diplomatiques de Nantes CADN

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