Les Nöels à Asasp de Marguerite Supervielle en 1897-1898-1899…


Lorsque nous étions enfants, à la veillée de Noël, notre maman nous faisait revivre, avec ses talents de conteuse, les Noëls de sa petite enfance. Pour moi enfant de la ville, ces Noëls d’un autre temps, faisaient mon émerveillement. En voici le récit :

Oncle Achille, jeune frère de notre père qui était prêtre, était le curé d’Asasp, village qui se trouvait sur la route d’Espagne, à une dizaine de kilomètres d’Oloron.

Chaque année, le matin du 24 décembre, notre maman et ses quatre enfants prenaient place dans une voiture louée avec son cocher pour la circonstance, tandis que notre père, sur son cheval, caracolait autour de nous.

La route était longue et froide jusqu’au presbytère d’Asasp ! Nous y étions accueillis, dans le plus grand des bonheurs, par « Marie de bonne maman ».

De tout temps, elle avait servi la famille, élevé les six enfants, puis, tout naturellement, et afin d’être sa gouvernante, était allée vivre auprès de notre oncle, le cinquième fils de la fratrie, quand il avait été nommé curé d’Asasp.

Le soir, après le dîner, monsieur le curé entouré de sa famille, et des jeunes du village, tous une lanterne à la main, quittaient le bourg pour se diriger vers les métairies des alentours. Ils étaient précédés par « Jean l’aveugle », un ancien berger, qui connaissait toutes les sentes des premières élevures… Il tenait dans sa main un gros bâton qui lui servait de canne : « Attention, Moussiou le curé, il y a là une grosse pierre, attention, il y a là une ornière, attention, attention ! ».

Devant chaque métairie, une dizaine de personnes, venues de plus loin, de plus haut, attendaient, debout, dans le silence. Monsieur le curé s’avançait, et d’une voix claire disait : « Je vous annonce la nouvelle, notre Seigneur va venir parmi nous… » et tous, une lanterne à la main, se joignaient au cortège vers une autre métairie, une autre bergerie…

De retour au village, c’était un long ruban de lumière qui suivait monsieur le curé et « Jean l’aveugle ». Pénétrant dans l’église, c’était l’éblouissement, une vision du Paradis ! Après le froid, la fatigue de la marche, l’angoisse de la nuit, une douce chaleur nous enveloppait, car, depuis le matin, chaque paroissien avait apporté une bûche de bois bien sec, pour nourrir le gros poêle. L’autel n’était que lumière, et l’immense boiserie du chœur, entièrement recouverte de feuilles d’or, étincelait à la lumière des cierges… et puis, ces parfums mêlés, d’encens, de cire, de bois brûlé… Soudain l’assemblée, à pleine voix, entonnait le vieux chant béarnais : Qui sonne à ma porte ? ouvrez… Je vous annonce la nouvelle, notre Sauveur est descendu parmi nous.

Puis, dans le silence d’un grand recueillement, monsieur le Curé célébrait les trois Messes-Basses.

Pour moi, petite fille aux longues boucles blondes, il se passait cette nuit-là, une chose inimaginable, un autre miracle… Mon oncle voulait qu’en cette nuit de mystère, où l’on célébrait la naissance de l’Enfant-Dieu, mon oncle voulait que sa petite nièce soit dans le chœur, au pied de l’autel, avec les jeunes garçons du village. C’est ainsi que votre maman, sous la robe rouge et le surplis de dentelle, a été la première petite fille, « enfant-de-chœur », de tous les temps !

Un grand merci à Mercedes Supervielle, Uruguay

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